Le jour où vous êtes un mauvais prof …

Et oui, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Vous enchainez les cours, la transmission, les heures, les salles et les élèves se succèdent aux élèves.

Vous savez qu tantôt cela marche, tantôt cela ne marche pas, tantôt des gens reviennent, vous trouvent génial, tantôt d’autres ne disent rien mais reviennent quand même, et tantôt d’autres ne reviennent pas du tout.

Tout ceci est parfaitement normal.

En tant que bon professeur, vous savez aussi que vous avez la grande responsabilité de prendre en charge la totalité des élèves, dans le seul but de transmettre, et accessoirement de fidéliser les adhérents, puis-qu’ici c’est dans une salle de sport que le crime a eu lieu.

Bon dans un cours, le professeur ne fait pas aller l’élève aussi loin qu’ici …

Cette nouvelle adhérente n’a fait qu’un seul cours de yoga. Vous avez eu beau jeu de faire attention à elle pendant tout le cours, à accompagner, à faire un savasana complet et guidé.

Mais au final, le verdict tombe, lorsqu’elle vient vous voir :

Je n’ai pas compris comment la respiration pouvait guider les postures. J’ai donc hésité à les faire, c’est difficile pour moi de relâcher les épaules.

Et le second effet ne tarde pas non plus :

Finalement, c’est comme du stretching.

Sous entendu : en stretching, on peut aller loin alors que là on se restreint à cause de la respiration.

Il a fallu jouer de beaucoup de finesse pour ne pas perdre cette personne. Si elle en est arrivée à ce constat, c’est que le cours que j’ai donné était mauvais. Les autres élèves, plus réguliers, avaient déjà les clés pour trouver ce cheminement du lâcher prise que je tâche de proposer.

Par exemple, demander d’allonger les bras au dessus des épaules en relâchant les épaules vers le bas, en faisant glisser les omoplates. Cela lui a demandé un effort pour relâcher les épaules, et impossible de comprendre ce que la respiration venait faire la dedans.

Pour baisser les épaules, je suis obligé de me contracter. Si je relâche, je hausse les épaules et me courbe vers l’avant.

Tout l’inverse de la posture que je propose … que répondre ?

Et les exemples se sont succédés, j’ai passé quinze minutes sur le grill de ses incompréhensions. Elle m’a cité son premier cours avec une autre prof. En savasana, elle était venue soulager les épaules en les baissant délicatement.

Elle m’a complètement crispé.

professeur

Dans un cours, on ne fait que rarement aller l’élève aussi loin qu’ici. Et là aussi, le bon professeur saura si l’élève tire trop par ego, par ignorance, ou autre sur la posture, et agira en conséquence pour éviter au pire la blessure.

C’est le genre de personnes qui sont tellement tendues sur les épaules (et le dos en général) qu’elles ne ressentent pas la voie du relâchement. Pire : elle ne l’a vu que sous l’intention de contracter tout ce qu’elle peut. J’ai très mal évalué ce fait, car elle pouvait exécuter à merveille chaque posture, y compris ustratasana avec les mains sur les talons, dans une ouverture d’épaules remarquable (posture que peu de mes élèves font de cette façon), en gardant le bassin bien dans l’axe (je l’ai aidée). Mais alors quel effort, je n’ai pas perçu cet excès, qui était pourtant visible sur son visage. La souffrance mais en silence.

Idem sur l’allongement du dos : elle cambre à un point tel qu’elle ne peut percevoir l’allongement des lombaires … sans mettre les mains dans le dos pour vérifier son alignement. Ici aussi, la respiration devient un ennemi pour évaluer cela. Sa cambrure extrême lui revenait tel un défaut inacceptable, et surtout impossible à évaluer et encore moins à ne pas l’accentuer.

Je vais m’arrêter là. J’ai eu beau expliquer la logique du cheminement, de l’écoute de soi, de la façon de poser sa respiration, de l’écouter, d’appréhender les postures qu’on lui propose sans fixer l’égo, ni le jugement … tout ce que vous avez appris sur le sujet semble devenir obsolète. Mais je l’ai invitée à revenir évidemment, en lui expliquant que le cheminement peut prendre plusieurs séances (je n’ai pas parlé d’années pour ne pas la perdre définitivement).

Moralité : il ne faut pas se fier aux apparences des élèves, mais bien à la bienveillance qu’elles mettent dans leur pratique. L’observation devient ici le principal atout du professeur, et celui-ci doit être capable d’adapter et d’orienter tout le groupe juste pour une seule personne. Dans son cas, elle faisait parfaitement toutes les postures, mais les vivait très mal, et ce même si les postures avancées ne l’effrayaient pas, mais alors quelle souffrance …

C’est ici que je me suis encore plus convaincu qu’il ne sert à rien de dérouler une séquence construite à l’avance. C’est un peu lorsqu’une personne enceinte se joint au cours. Vous  ne pouvez pas faire abstraction de ce fait là, pour l’ensemble du groupe.

C’est rare de tomber sur de tels cas. Il m’arrive d’en trouver le plus pendant des mes remplacements, lorsque vous ne connaissez pas les élèves, et que vous proposez une séance un peu dynamique. Les gens suivent, mais tout n’est que physique.

Cela m’a remis en tête que je ne suis qu’un transmetteur, et que le principal enseignement vient des élèves, et surtout de mon expérience de la pratique. La connaissance des postures ne suffit absolument pas. Que dire si en plus, j’étais parti sans prendre soin d’aller la voir pour demander son ressenti. Cela aurait été pire, car je n’aurais pas eu ce retour.

Il ne suffit pas de dire aux élèves que c’est difficile et qu’il faut garder la motivation, il faut aussi savoir guider et accompagner dans le temps. Le principal enseignement de l’enseignement du yoga est là, et il n’est pas tous les jours simple.

om

C’est un processus réel de toute une vie. Sur un seul cours aujourd’hui, j’ai du apprendre l’équivalent de plusieurs mois entiers.